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jeudi, 28 juin 2007

Magnificence

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"Il faut évoquer, sous la double rangée des lustres qui éclairaient la galerie lors des réceptions, la foule vêtue de velours et de brocards étincelants, les statues d'argent, les caisses d'orangers, les balustres, les torchères et les guéridons, oeuvres des émules et des élèves de Ballin,mort en 1678, les grands bassins d'argent, enfin la Nef d'or du Roi, soutenue par des tritons et des sirènes.

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Quant au parquet, deux immenses tapis de la Savonnerie le recouvraient ; des rideaux en gros damas blanc, brochés d'or au chiffre du Roi, garnissaient les fenêtres. C'est, a écrit M. Pératé, d'un bout à l'autre de la galerie une symphonie d'argent et d'or, dont les orangers fleuris donnent la note la plus délicate."

Raymond Escholier - Versailles - MCMXXX

samedi, 23 juin 2007

Sortilège

Quel est le mystère des instants ? A quoi tient le climat particulier de chaque moment ? A ce que l'on fait sans doute (il est généralement plus agréable de siroter un verre en terrasse plutôt que de se faire charcuter chez le dentiste...), à celle, celui ou ceux qui nous accompagne(nt) (il est généralement plus agréable de passer quelques trop brefs instants avec des amis intelligents et sympathiques qu'avec un atrabilaire déversant sur nous son fiel). Pourtant, au delà de ces évidences, les choses paraissent plus complexes et j'ai ainsi souvenir de moments passables qui, selon les principes énoncés ci-dessus, auraient dû se révéler bien plus agréables qu'ils ne le furent dans les faits ; d'autres au contraire comme emplis de sortilèges...

On imagine que ce fut le ventre et le coeur un peu serrés que je m'en allai, ce vendredi soir, au Théâtre des Champs Elysées, pour assister à une représentation du Pelléas et Mélisande de Debussy. Certes, je m'y rendais agréablement accompagné et certain de retrouver là-bas quelques sympathiques personnages, mais enfin, on dira ce qu'on voudra, Debussy, ça reste Debussy et je me méfie de cette musique qui a parfois la singularité de n'aller nulle part, de s'entortiller et de se dérouler en volutes compliquées dont on finit par perdre le sens général.

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L'histoire est si simple que j'éprouve un sombre plaisir à la résumer ici. Golaud, veuf et père d'un enfant, rencontre un jour, dans la forêt, la belle, mystérieuse et fragile Mélisande. Il a, mettons, Quarante-cinq ans, quand elle n'en a que seize. Il l'aime dès le premier instant et se dit (démon de midi ?) que c'est sa dernière chance. Elle éprouve sans doute envers lui, plutôt que de l'amour, de la reconnaissance et cette forme de fascination de la prime jeunese envers la tranquille assurance des adultes ; ils se marient. Mais Golaud a un (demi-frère), plus jeune (20, 25 ans ?), et ce qui doit arriver naurellement arrive, puisque les lois du coeur sont immuables et éternelles. Pelléas et Mélisande instantanément s'aiment, peu à peu se l'avouent, et Golaud, lucide, impuissant devant cet amour plus fort que lui, n'a d'autre issue que de faire place ou de sévir. C'est cette deuxième solution qui finalement s'impose à lui et, après la mort des deux jeunes amants, on devine que son calvaire sera infini, absolu, éternel.

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Il est dommage que Maeterlinck, subtil et compliqué, ait cru - on est tous prisonniers des travers de son temps - devoir alambiquer cette merveilleuse et tragique histoire, d'une part en donnant à ses héros des noms extravagants, d'autre part en les situant dans une espèce de royaume où traîne un roi-grand-père et quelques personnages qui au fond ne servent à rien, mais passons... L'essentiel (pour nous qui échappons aux mises en scènes tartignolesques qu'ont dû subir trois générations de spectateurs) réside dans la linéarité du récit.

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Alors, venons-y, vendredi, ce fut merveilleux. Miracle de cette soirée, je fus de bout en bout littéralement ensorcelé par cette histoire. Golaud (Laurent Naouri) n'y est certes pas pour rien. Il porte le tout sur ses épaules avec une présence, une humanité, une vérité admirables. Quant au couple Pelléas (Jean-François Lapointe) et Mélisande (Magdalena Kozena), il tient tout à fait la route. Jeunes tous deux, elle incompréhensible comme une adolescente et lui ardent et maladroit comme un jeune homme, ils filent vers leur destin tragique avec l'insouciance effarée des faons que l'on chasse à courre.

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Arkel, le vieux grand-père à la fois sage et dépassé par la situation, m'a ému presque aux larmes. On reconnaissait en lui vraiment le vieil homme fatigué, recru de souvenirs, qui voit les erreurs de ses petits-enfants sans trouver ni la force ni les mots pour les en dérouter. Moment sublime entre tous, celui que - personnellement - j'aurais placé à l'extrême fin de l'oeuvre, quand tout est consommé, veritable miserere, qui explique et justifie tout le reste, et donne à l'opéra sa parfaite universalité, réplique suivie d'un intermède musical à se pâmer, celui donc où le vieil Arkel ne trouve plus qu'à constater, à la fois plainte et dénonciation : Si j'étais Dieu, j'aurais pitié du coeur des hommes.

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Je ne m'apesantirai pas sur la direction de Bernard Haitink (exceptionnelle), la mise en scène (convenable), les interprètes (fort satisfaisants) : d'autres l'ont si bien fait ici, ici, et bien sûr ici (attention, il en parle trois fois !!!).

jeudi, 21 juin 2007

Musique

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"Que serait notre existence sans la musique ! En vérité, les concerts ne sont nullement indispensables. Entendre une personne jouer quelques notes sur un piano, siffler, chanter ou fredonner d'une voix agréable, se remémorer en silence des mesures inoubliables suffit à nous contenter en mille occasions. Si on me retirait à moi, ou à tout être doué d'une sensibilité un peu musicale, les chorals de Bach, les arias de La Flûte enchantée ou de Figaro, si on nous empêchait de les entendre, qsi on les arrachait brutalement à notre mémoire, nous aurions l'impression de perdre un organe, de perdre l'usage partiel, voire total de l'un de nos sens. Lorsque tout nous paraît désespéré, lorsqu'un ciel d'azur, une nuit étoilée ne parviennent même plus à éveiller notre enthousiasme, lorsque nous ne savons plus quel auteur lire, il arrive bien souvent que surgissent des trésors de notre mémoire un lied de Schubert, une mesure de Mozart, un accord entendu dans une messe, une sonate - mais nous ne savons plus où et quand. Leur clarté resplendissante nous arrache alors à notre indifférence et leurs mains aimantes viennent se poser sur nos plaies douloureuses... Ah ! que serait notre existence sans la musique !"

Hermann Hesse (1915) 

mardi, 19 juin 2007

Sourire

Lu dans Le Monde daté du 20 juin 2007 :

"Un appareil (photographique) présenté au Japon détecte automatiquement les sourires. Quand il n'y en a pas sur le visage photographié, le cliché peut être automatiquement mis à la poubelle."

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Jusqu'où ira ce besoin de formatage de nos comportements ?! Qui arrêtera cette course épuisante à la normalisation ? Déjà, les émissions de télé sont presque systématiquement accompagnées d'un public moutonisé, qui doit rire, applaudir à la demande, dont tous les visages sont de plus en plus semblables (dans le genre jeune et souriant, justement). J'ai lu dans la presse que, dimanche soir, consigne avait été donné aux représentants du Parti socialiste de se montrer sur les plateaux télé sans cravate, col ouvert (sans doute pour faire "jeune et décontracté"). Seul Bertrand Delanoë a enfreint la consigne. Il a eu bien raison. Dans certaines entreprises (grâce au Ciel, la mienne est relativement épargnée), le conformisme social (vestimentaire et comportemental) se renforce. Je constate autour de moi l'égalisation progressive des modes de vie et de consommation. Il nous reste encore le droit de ne pas sourire tout le temps, mais pour combien de temps ?

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Là encore, la télévision, puissant vecteur du modelage généralisé, poursuit son oeuvre odieuse : je suis frappé combien, de plus en plus, les célébrités se doivent de sourire en permanence. Le moindre relachement est suspect. Le mouvement d'exaspération d'Alain Juppé, qui est quand même bien son droit (il n'a insulté personne) à l'encontre des journalistes lui demandant, hier matin, comment il allait après sa défaite électorale de dimanche et sa démission subséquente, cette exaspération donc est passée pour malvenue. Il aurait dû sourire, toujours sourire.

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La peine intime, l'extériorisation de sa propre vie devient insupportable aux autres. Il y a quelques semaines, un collègue, en réunion, s'est autorisé à dire que je n'avais pas l'air content de telle décision, parce que je ne souriais pas. "Je vous remercie de ne pas interpréter mon visage!", lui ai-je répondu.

dimanche, 17 juin 2007

Mi-Do-Mi

Autant l'avouer à ceux qui n'ont pas encore eu le plaisir de ma compagnie, je suis un chanteur invétéré et, à l'instar d'un illustre devancier, je peux affirmer sans risque de me tromper que "je chante soir et matin". Privilège assez rare, j'ai même été surnommé "le rossignol du Japon" par quelqu'un me connaissant (trop) bien et ayant eu à supporter mes odelettes pendant des années...
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Connaissant par coeur des centaines de chansons (trop souvent, hélas ! partiellement) et étant capable d'en fredonner (la la la lère...) des milliers, il m'arrive toutefois d'avoir, comme on dit, sur le bout de la langue, un extrait, une parole, que je ne sais à quelle chanson au juste raccrocher. On imagine alors mon trouble et ma douleur.
 
Ceci posé, quelle ne fut donc pas ma joie quasi délirante en découvrant il y a peu le site midomi.com qui permet, assurent ses promoteurs, de retrouver instantanément n'importe quel air ; il suffit de le fredonner dans le micro de son ordinateur et hop ! après quelques secondes, le site midomi vous en donne les références, vous propose quelques interprétations (que vous pouvez même acheter d'un clic). 
 
On n'arrête pas le progrès.
 
Illico, me voici devant mon micro, fredonnant, histoire de me mettre en voix : "Au clair de la lune"... facile, is not it ? Eh bien, me croirez-vous ? Midomi ne connait pas ce que pourtant un enfant de cinq ans a déjà chanté mille fois. Je tente un nouvel essai avec un must du répertoire de la chanson française mondiale et me voilà susurrant à mon ordinateur une version assez chaloupée de "Il venait d'avoir dix-huit ans"... Inconnu au bataillon aussi !!! On rêve, on cauchemarde, on hallucine. 
 
Loin de me désespérer, ce n'est pas mon genre, je fais un troisième essai : le célébrissime "Pom pom pom po-om" de la cinquième de Beethoven. Et là, que lis-je sur mon écran ?! Midomi croit avoir reconnu je ne sais quelle chansonnette espagnole que j'écoute (on ne sait jamais) et qui n'a rien à voir, mais alors rien à voir avec n'importe quelle symphonie de Beethoven (et même de Mozart, de Brahms, de Mahler, de Bruckner...).
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Désespéré, je fais une dernière tentative : je hurle à mon micro : "Lala Lala ! la la la la la. La la la la la la la la la la laaaa" et alors, bonheur ineffable, la machine reconnait, impeccablement, que j'ai chanté "Hello Dolly !" Preuve d'ailleurs de la sublimité de mon interprétation, c'est celle de Louis Armstrong qui lui est comparée. Vive Midomi !

mardi, 12 juin 2007

Symphonie

Il y eut une convergence remarquable - qui ne peut évidemment pas être le fruit du hasard, dont on sait d'ailleurs qu'il n'existe pas - entre la 8ème symphonie d'Anton Bruckner, dirigée ce mardi soir à la salle Pleyel par Marek Janowski à la tête de l'orchestre philarmonique de Monte-Carlo, et le retour qui suivit. "Nous l'allons montrer tout à l'heure"...

Premier mouvement - Allegro moderato

De la salle Pleyel à la station de métro "Monceau", passant par le parc du même nom, délicieuse douceur printanière agrémentée d'un léger zéphir, qui répond au frémissement initial de la symphonie sur fond de trémolo des cordes. Les joueurs de ballon, les joggers, mêlent leurs cris, leurs pas à la stridence des sifflets des gardiens appelant à sortir bientôt. On s'agite (les cuivres, rutilant comme les ors des grilles, entonnent leur premier cri de triomphe ou de douleur), la torpeur du soir empêche d'être rapide, on se hâte lentement (allégro moderato) vers le métro le plus proche.

Deuxième mouvement - scherzo : allegro moderato

La station est comme envahie d'une foule hétéroclite de promeneurs tranquilles qui rentrent chez eux et d'une bande de jeunes bigarrés, bruyants, tonitruants, envahissants, qui attirent l'attention de leur conversation d'un wagon à l'autre, entrant sortant précipitamment sous le regard las de la plupart des autres voyageurs. Le métro quitte enfin la station, allgro, certes, mais moderato tout de même. Les perturbateurs vont et viennent, on les surveille du coin de l'oeil comme les violons tranquilles semblent avoir bien du mal à demeurer sages dans le brouhaha des cuivres, les appels des flûtes, le grondement des huit contrabasses.

Soudain, coup de cymbales. A la station "Rome", la rame s'arrête et ne repart pas. "En raison d'un incident de voyageurs, la rame restera en quai jusqu'à l'arrivée des forces de l'ordre" !!! On se regarde, les uns sortent pour voir, les autres plongent le nez dans leur lecture, les autres enfin grommellent. Douceur des bois, rugosité des cordes graves, délicatesse timide des harpes, grondement sourd des timbales.

Troisième mouvement - Adagio : feierlich langsam ; doch nicht schleppend

Les vigiles sont arrivés, ont fait détaler les loustics (plus agités et impolis, apparemment, que véritablement dangereux mais il semble que le conducteur de la rame n'ait voulu prendre aucun risque) ; soulagement et paix, le calme est revenu dans la rame, qui repart. Mouvement ample et doux des cordes, tout l'orchestre monte peu à peu vers le ciel ce chant d'harmonie et de sérénité que rien ne semble plus jamais devoir troubler. Soudain, crescendo formidable, "ce train aura pour terminus Père Lachaise". Pourquoi ? rien ne sous sera dit. Il faut descendre, attraper le métro prochain, discussions, questions, soupirs exaspérés (pas davantage exaspérés, quand même, que tout à l'heure lorsqu'une idiote dépliait lentement, des heures !, un bonbon en plein concert. Il y a des gens qui encombrent le monde!).

Quatrième mouvement - Feierlich, nicht schnell

Enfin, me voici arrivé dans mon quartier. Je retrouve la rue, l'air libre, le vent tiède. Que je suis joyeux, feierlich ! Je me dirige, nicht schnell, vers chez moi. Chaque souvenir est comme un thème mouveau, qui s'accumule aux autres et achève ma symphonie. Tantôt des exaltations, tantôt des abattements : toute ma vie est résumé là. Je déambule dans les rues comme un vieillard dans ses souvenirs, comme Bruckner dans sa nostalgie ; la musique nous tire vers le haut, vers la liberté et tout aboutit au cri de libération ou de terreur d'un orchestre éclatant qui explose de musique en même temps que moi de Joie et de Reconnaissance.

lundi, 11 juin 2007

minimalisme

Les lecteurs assidus, s'il s'en trouve, de ce blogue, le savent, l'architecture est sans doute l'art dont je comprends et aprécie le mieux l'évolution contemporaine. La musique, la sculpture, la peinture, la poésie contemporaines (je veux dire, au cours des cent dernières années) provoquent le plus souvent en moi stupeur, agacement, consternation, bien trop rarement joie et délice. En revanche, la proportion est exactement inverse en ce qui concerne l'architecture et je hasarde même à penser - donc à écrire ici - que le XX° siècle restera peut-être dans la mémoire des Hommes comme celui d'une autre renaissance architecturale.

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Tout cela pour dire qu'ayant appris que l'appartement-atelier de Le Corbusier pouvait être visité chaque samedi après-midi moyennant la modique contribution de 3 euros, je m'y suis rué par la belle journée de ce samedi 9 juin. Porte Molitor, rue Nungesser-et-Coli (les malheureux aviateurs perdus en mer lors d'une tentative de traversée aérienne de l'Atlantique Nord), Paris 16ème, rue limitrophe avec Boulogne, juste derrière le stade de rugby Jean-Bouin. Quelques encablures plus loin on entendait la rumeur tennistique de la finale dames. Comme il est doux de se sentir ailleurs quand tous les regards semblent tournés vers quelque chose d'autre !

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Le Corbusier avait planté sa tente aux 7ème et 8ème étages d'un bel immeuble de lui-même. Pour être plus tranquille et comme inaccessible, il s'est même arrangé pour rendre le parcours jusqu'à son appartement digne d'un périple initiatique... Après les péripéties ordinaires, nous y voici !

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L'ensemble est vaste, clair, lumineux, vide. Des photographies prises lorsque le lieu était habité (Le Corbusier vécut et travailla ici plus de trente années...), nous le montrent rempli d'objets, décoré de tableaux ; on y sent une âme. Pour le reste, tout est vraiment fait pour laisser pénétrer partout le regard, la lumière éclatante, peut-être trop d'ailleurs. On voudrait des stores, des coins pour se blottir. Rien de cela ici. Les matières sont dures (béton, carrelage, métal et verre, peu de bois) et les couleurs froides (blanc, gris, noir). On n'est pas chez un voluptueux, on est chez un pur-esprit !

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Peut-être est-ce d'ailleurs la limite de Le Corbusier. L'architecte devrait être au service des hommes, les aider à se sentir mieux sur terre. Le Corbusier, lui, s'était mis au service d'une idée abstraite de ses semblables : des êtres froids et comme sans désirs, soucieux non pas de vivre quelque part mais simplement d'y être, d'y poser leurs songes un instant. Les matérieux eux-mêmes ne sacrifient en rien à la beauté, au confort : le béton est brut ou simplement chaulé, le métal est quasi brut, les carreaux de simple faience blanche. Seule une table d'un seul bloc de marbre tranche par sa grâce et son air de luxe tranquille.

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Au milieu, comme un cerveau absorbant les idées et les répandant par tout l'être, trône le chef d'oeuvre de l'appartement, son essence, autour de quoi peut-être tout le reste a été conçu : la cage vitrée par laquelle s'engouffrent la lumière, la chaleur du soleil et qui permet d'aborder au dernier étage : une modeste chambre et sa terrasse. Au delà, on domine la marée immense des arbres de Boulogne dont Le Corbusier ne se lassait, dit-on, pas.

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Tout se comprend ici : cet appartement n'est qu'un prétexte à flotter dans l'azur éclatant, dans un improbable ciel de peinture, au-dessus des autres, au dessus de soi-même, et seul, inexplicablement, incurablement seul. 

mercredi, 06 juin 2007

Cinémathèque

C'est au milieu, que dis-je ? au coeur de ce monde étrangement clos et, partant, immuable des cinémathécophiles que j'ai passé la soirée de mercredi 6 juin. Les habitués de l'endroit, parmi lesquels je ne me classe pas, ne le fréquentant qu'épisodiquement, et jamais seul, ont ceci de remarquable qu'ils paraissent se reproduire à l'identique depuis l'invention, sinon du cinématographe, du moins de la cinémathèque elle-même. Autre sujet d'étonnement, ils paraissent ne pas fréquenter d'autre lieu consacré au cinéma. Sans doute, l'un ou l'autre peut-il de temps en temps aller dans une de ces salles du Quartier latin projetant essentiellement des films anciens, voire classiques, mais c'est sans doute à rebours, comme honteux et se cachant. Quant à regarder chez soi un DVD, il n'y faut sans doute pas songer...

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Ces habitués sont, très majoritairement, des hommes. Pour la plupart, ils semblent même avoir cet indéfinissable air de négligence et d'abandon des veufs et des vieux garçons. Certes, quelques étudiants fréquentent les lieux, mais il faut bien admettre que pour la plupart ils semblent déjà concentrer toutes les caractéristiques du célibataire en route vers le vieux-garçonnat : vêtus à la diable, vaguement empruntés, ils se s'ouvrent à la vie que lorsque la salle enfin s'éteint. Le cinémathécolâtre vit durant, par et pour les films. L'entre-deux n'est qu'une césure sans grande importance, un moment de battement d'ailes, ce moment d'étale entre le flux et le reflux, tous ces instants durant lesquels rien ne se passe ni ne s'accomplit et qui ne comptent que par leur avant et par leur après.

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Ce mercredi soir, on célébrait en petites pompes les 100 ans des studios Eclair, qui sont la gloire et la mémoire du cinéma français. Après trois pseudo discours improvisés et déconstruits, sept ou huit films, courts et moyens métrages, furent offerts à nos sens exaspérés d'impatience. Je retiens une Loïe Fuller étourdissante, agitant ses bras papillons enfermée dans une cage avec un lion la regardant d'un air de profonde lassitude ("qu'est ce qu'ils n'iront pas inventer ?..." semble-t-il penser). Quoiqu'il en soit, le seul spectacle de cette danseuse suffit à mettre la salle en appêtit. Pas étonnant que Mallarmé, le génial et incompréhensible poète, la considérât "comme l’incarnation même de l’utopie symboliste"...

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D'autres films mirent également en scène des lions et lionnes (il y aurait une étude à faire sur les fauves au début du vingtième siècle, comme élément d'exotisme), et même un singe, puis un homme simulant un singe particulièrement humanisé. "Le singe de Pétronille" se distinguait de cette suite, par un humour plein d'absurdité, de naïveté tranquille, de pétulance proprement réjouissant.

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Ces merveilleux premiers films sont le reflet simultané d'un art en train de naître, celui du cinéma, et d'un autre en train de mourir, le théâtre mimé, le jeu outré d'avant les éclairages puissants, les micros partout, les gros plans. Revivant, à un siècle de distance, ce passage de relais, le rire se mélangeait en moi d'émotion. Et je me demandais si la maladresse de ces premiers films est celle du cinéma nouveau-né, faisant ses premiers pas, ou celle d'une forme mourante de théâtre, accomplissant ses derniers.

lundi, 04 juin 2007

Artiste

Qui n'a jamais eu l'impression, même fugace, en voyant tels papiers découpés de Matisse, tel croquis de Cocteau, tel invention de Picasso qu'il réussirait aisément à "en faire autant", comme disent les enfants. Quant à moi, bien que je sache pertinemment l'immature vanité de ces illusions, je fus récemment saisi du vertige de réussir, chez moi, tranquillement, ce que Robert et Sonia Delaunay ont fait en leur temps.

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Il faut dire que leurs compositions, en cercles, courbes et contrecourbes, l'assemblage de leurs couleurs, la variété même des teintes riches de subtiles nuances... tout cela provoque en moi, et de toujours, une profonde émotion. Or, mes moyens ne me permettant pas d'en acquérir une à brève échéance, et un peu à la manière du jeune Disraeli proclamant fièrement "Quand j'ai envie de lire un roman, j'en écris un...", je me suis donc décidé, puisque voulant un Delaunay, à en peindre un moi-même.

Me voici chez "Rougié et Plé", boulevard des Filles-du-Calvaire. J'y achète le matériel nécessaire puis, de retour chez moi, et dans une sorte de frénésie créatrice de bon augure, je griffonne, rature, bref, je compose avec ardeur un tableau à la manière de... Delaunay.

Quelles belles heures j'ai ainsi passées à peindre, crayonner, rectifier !!! Mes enfants n'en revenaient pas d'avoir soudain un père artiste, lui qui, c'est bien connu, ne saurait dessiner une maison. Enfin, après une soirée de fièvre, le Delaunay fut achevé. Je me couchai, heureux et fier.

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Mais le lendemain matin, quelle amère déception! Ah ! qu'il fut âpre le café du petit déjeuner... Mon tableau se révéla en effet être affreusement raté, les couleurs plates, les courbes maladroites, leur agencement pitoyable. Dur moment ! Heureusement, le Ciel m'a doté d'un de ces caractères à la Gengis Khan qui jamais ne se lassent ni ne se découragent. Laissant dormir l'oeuvre imparfaite - car évidemment inachevée - durant quelques semaines, la trimbalant de place en place au gré de mes fantaisies et des besoins de la vie quotidienne (mon atelier se révèle en effet être aussi mon salon), je laissai mûrir en moi le ferment créateur.

Et samedi, miracle ! visitant le musée Maurice-Denis à Saint-Germain-en-Laye (le jardin, le prieuré, la chapelle tout y est merveille et douceur), la grâce tombe sur moi. J'ai la révélation, soudain, de ce qu'il me faut faire pour parachever mon oeuvre, et l'accomplir absolument.

De retour chez moi, frénésie nouvelle. Je découpe mes tronçons de couleur, les assemble sur un nouveau support - habilement mêlé de coupures de journaux - et, après quelques heures... nouvelle déception. Même un génie assez enclin à l'auto-congratulation, comme je suis, ne pouvait manquer de le remarquer : mon oeuvre était encore imparfaite, parce qu'encore inachevée... Je vous passe les sarcasmes d'un de mes fils... Qu'il est dur de ne pas être reconnu même par ses propres enfants.

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La nuit fut longue et fiévreuse. Redécoupant, décollant et recollant les morceaux de couleur, m'inspirant cette fois, plus ou moins consciemment de Matisse (l'Escargot, mais en mieux), je créai mon oeuvre pour la troisième fois. Une spirale énergique émergea du néant. J'affichai le tout dans mon couloir, près de ma chambre, assez fier enfin (dans la pénombre, la spirale avait quelque allure). Mais ce lundi matin, horreur ! Mal collés, rebiquant dans tous les sens, les tronçons de la spirale se décollaient les uns après les autres, certains déjà par terre. Il me faut tout recommencer ("Tu es certain d'avoir mis la colle du bon côté ?" hasarda mon fils, le sang de mon sang, en gloussant...).

Je n'ose même pas publier une photo de ma création et m'en vais acheter un poster...

samedi, 02 juin 2007

Compte à rebours

Depuis toujours, si j'ose dire, je me rassure quant à la tranquillité de mes vieux jours en songeant que toutes les hypothèses situent l'extinction du soleil à une échéance d'environ 5 milliards d'années, ce qui nous laisse de la marge. Certes, les informations que j'ai glanées avec angoisse sur cette échéance épouvantable signalent que la terre deviendra sans doute inhabitable quelques années auparavant, en raison d'une telle hausse de la température que toute vie y sera impossible. Mais enfin, de quelque façon que l'on envisage le problème, un délai de 5 milliards d'années semble largement suffisant pour mener à bien les quelques projets qui me tiennent à coeur.

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Quelle ne fut donc pas ma frayeur en découvrant que des scientifiques - il reste une chance qu'ils soient incompétents ou seulement désireux d'un peu de publicité - nous annoncent que notre galaxie, la bonne vieille "Voie lactée", devrait entrer en collision avec la galaxie d'Andromède, qui lui fonce dessus à la vitesse de 500.000 km/ (d'autres sources indiquent 440 000) dans 2 milliards d'années seulement. Pour en savoir - et en voir - plus, c'est ici.

Mon sang ne fit qu'un tour. Sans doute, 2 milliards d'années demeure un délai raisonnable, mais enfin apprendre brusquement que notre espérance de vie vient de se réduire brutalement de plus de la moitié, ça fait quand même froid dans le dos. D'autant que cet événement sera précédé d'inconvénients pour le moins désagréables, telle une chaleur si forte que "les océans se mettront à bouillir". On peut investir dans les climatiseurs !

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Quant à l'annonce selon laquelle cette "collision" des deux galaxies permettra la formation d'un nouvel ensemble qui affectera la forme agréable d'un ballon de rugby, elle me laisse de marbre vu que je déteste absolument le rugby et plus généralement tous les jeux de balle.

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Je pourrais bien sûr me consoler en songeant que deux milliards d'années, c'est encore sans doute très largement supérieur au nombre d'années qui me reste à vivre, mais je ressemble en cela à cette jeune fille dont André Maurois raconte je ne sais où qu'apprenant l'échéance des cinq milliards d'années avant l'extinction du soleil, elle poussa un cri et s'évanouit.

On se précipite sur elle pour la réconforter... Elle ouvre les yeux et murmure : "Le soleil va s'éteindre..." "Oui, la rassure la conférencier, mais dans cinq milliards d'années..." "Ah ! sourit-elle... Cinq milliards... j'avais compris cinq millions..."

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